Étudier et protéger les grands fonds marins
Tahiti, le 22 octobre 2026 - La Polynésie française a accueilli ce jeudi la première restitution régionale de l’Expertise scientifique collective (ESCo) consacrée aux enjeux de connaissance et de gouvernance des grands fonds marins, organisée par l’Institut de recherche pour le développement (IRD). Depuis quelques années, le débat en Polynésie française sur la protection des océans et des espèces le composant s’est principalement dirigé sur deux dossiers. Le premier, bien plus politique qu’économique, l’exploitation des fonds marins pour y collecter les nodules polymétalliques. Mine d’or pour les uns, destruction inutile de l’environnement pour les autres, ce débat semble pourtant clos depuis la prise de position de Moetai Brotherson sur le sujet, le classement de la ZEE en espace protégé et l’isolement d’Oscar Temaru, dernier élu à croire à un ruissèlement ininterrompu de devises sur la Polynésie par l’extraction de ces nodules. Le deuxième débat se porte généralement sur la pêche. Les pêcheurs hors zone économique exclusive qui laissent leurs dispositifs de concentration de poisson (DCP) se promener dans nos eaux, mais aussi la pêche intérieure et le conflit entre thoniers et pêcheurs traditionnels. Mais les grands fonds marins, c’est plus que cela, et le travail de l’Institut de recherche pour le développement (IRD), commandé par l’État et dont la première restitution a eu lieu ce jeudi, n’était pas de produire un second rapport sur les nodules après celui de 2011, mais de se pencher sur une problématique plus large sur la politique à conduire sur cette zone encore très largement méconnue. “L'enjeu des grands fonds marins est absolument crucial” , a ainsi affirmé ce jeudi à la présidence Valérie Verdier, PDG de l’IRD. “Si nous avons pu conduire un travail approfondi de renforcement des connaissances, d'identification des enjeux et de formulation de recommandations, c'est bien grâce à l'engagement de l'ensemble des parties prenantes et des parties concernées.” Un “déficit de connaissances” L’objectif recherché dans ce rapport tient en plusieurs points : englober la pluralité des savoirs, tenir comptes des usages avérés, mais aussi virtuels et potentiels, questionner les enjeux de gouvernance et aborder la question des risques liés à l’exploitation des grands fonds marins. Les travaux, demandés par l’ancien secrétaire d’État chargé de la mer, Hervé Berville, ont permis à l’IRD de croiser des approches en biologie, en géologie, en anthropologie, en droit et en économie afin de dresser un état des connaissances sur les grands fonds marins, et de formuler des recommandations. “C'est un enjeu majeur, à la fois scientifique, environnemental, économique, géopolitique et humain” , explique Valérie Verdier. “Ces connaissances sont pourtant indispensables, et elles conditionnent aussi notre capacité à caractériser les activités humaines, et en mesurer les effets, à identifier aussi les vulnérabilités de ces écosystèmes, et aussi apprécier les risques qui sont associés aux différents usages, et plus largement, à déterminer aussi les conditions dans lesquelles ces espaces peuvent être préservés.” Mais pour bien, ou mieux préserver ces grands fonds marins, encore faut-il en connaître une partie. À l’heure actuelle, “seul 0,001 % de ces fonds marins a pu être observé directement” , rappelait ce jeudi François Houillier, directeur général de l’Ifremer, qui lui aussi saluait le travail collectif réalisé. “Il y a un véritable enjeu de combler ce déficit de connaissances pour répondre à des problématiques pratiques qui sont locales, mais qui sont aussi de portée globale” , a-t-il poursuivi, tout en se réjouissant que ce travail “évite au passage de se focaliser sur le seul sujet des ressources minérales qui, parfois, polarisent les débats”. Le “berceau de la vie” Le président de la Polynésie française, Moetai Brotherson, s’est justement arrêté quelques minutes sur le dossier. “On traite ici d'un berceau de la vie. Et l'idée même qu'on puisse vouloir jouer l'enfant-sorcier avec le berceau de la vie, c'est quelque chose qui, moi, m'effraie et m'insulte. L'océan, pour nous, ce n'est pas une zone uniquement d'extraction, c'est un élément de notre culture, de notre identité, ça fait partie de ce que nous sommes.” L’exploitation qui pourrait prochainement être lancée par les États-Unis dans les eaux internationales inquiète forcément Moetai Brotherson. “On voit cette mise aux enchères, de millions d'hectares au large des Samoa. (…) Sauf si on m’explique autre chose ici, je crois que la pollution marine, les colonnes de poussières qui se dégageront autour de ces exploitations de minerais sous-marins, elles n'ont pas de passeport et s'échapperont un peu des frontières.” Quatre conclusions synthétiques ont ainsi été présentées ce jeudi à la présidence. Elles dégagent plusieurs recommandations comme la vigilance à ne pas “poubelliser” l’océan et les grands fonds marins. Pêche profonde, déchets nucléaires, plastique, câbles sous-marins hors d’usage sont autant de déchets humains qui n’ont rien à faire dans cet environnement. Après la présentation en Polynésie française, l’équipe de l’IRD fera route vers la Nouvelle-Calédonie pour présenter les conclusions, avant de le faire en métropole en fin d’année. Les recommandations Organiser des forums citoyens pour faire entrer les grands fonds marins dans le débat public Consolider la bancarisation des données et des échantillons et les rendre accessibles. Compléter de manière ciblée l’état des lieux des savoirs Compléter l’évaluation des usages passés et actuels, de leur empreinte et de leur prise en charge par les dispositifs de gouvernance Organiser les conditions d’une politique interministérielle et concertée des grands fonds marins Mettre en débat les choix d’usages actuels et potentiels dans une perspective de soutenabilité élargie Développer une politique de la connaissance adaptée Produire des prospectives participatives sur l’avenir des grands fonds marins Traduire les priorités définies en matière d’usage des grands fonds marins dans des instruments et mécanismes de politique publique Mettre en place un suivi de processus et consolider la place des savoirs dans la politique des grands fonds marins Tahiti-Infos, le site N°1 de l'information à Tahiti