«Il est temps de faire un état des lieux de l'hindouisme à La Réunion» (Entretien avec Alain Mardaye 3e partie)
Dans cette troisième et dernière partie de notre entretien, Alain Mardaye revient sur la rencontre organisée demain à Saint-Denis pour dresser un état des lieux de l’hindouisme réunionnais. Formation et statut des prêtres, évolution des rites, présence dans l’espace public, préjugés et connaissance de soi : autant de questions qui doivent, selon lui, être abordées sans détour. Avec, en filigrane, une réflexion plus large sur le “vivre-ensemble”, auquel il préfère désormais l’idée de “Communauté Réunion”.Chapo proposéGeoffroy Géraud-Legros : Demain, 1er septembre, vous réunissez plusieurs personnes à Saint-Denis. Quel est l’objectif de cette rencontre ?Alain Mardaye : Comme je vous le disais lors de notre premier entretien, il nous semble aujourd’hui nécessaire de poser les bases d’un véritable état des lieux de la pratique de l’hindouisme à La Réunion. Il y a à la fois un enjeu intracommunautaire et une dimension sociétale dans cette démarche.Nous devons savoir reconnaître ce qui fonctionne, mais aussi être capables d’identifier ce qui atteint aujourd’hui ses limites. On ne peut construire durablement sans avoir une vision claire de la situation.Par le biais du Collectif, nous avons donc souhaité réunir des forces vives aux profils et aux sensibilités très divers. Toutes partagent cependant une même volonté : réfléchir et construire ensemble.La parole sera libre. Nous espérons sortir de cette rencontre avec les premiers éléments d’un diagnostic et une méthode pour poursuivre le travail. Nous ne sommes pas dans la précipitation : l’important est d’avancer avec lucidité et collectivement.G.G-L : Vous pensez donc que l’hindouisme doit engager un travail sur lui-même pour répondre aux nouveaux défis, notamment aux discriminations et aux préjugés qui peuvent viser les hindous à La Réunion. Mais ceux-ci viennent aussi de la société. Pensez-vous qu’une méconnaissance de l’hindouisme par les non-hindous persiste ?A.M : Oui, certainement. Et je reviens à cette idée : il est difficile de construire ensemble si l’on ne commence pas par bien se connaître soi-même.Certains préjugés à l’égard de l’hindouisme persistent et peuvent parfois s’exprimer de manière assez décomplexée. Je crois qu’ils sont aussi alimentés par une méconnaissance.Une anecdote m’avait d’ailleurs fait sourire. Une amie créole m’avait expliqué que ses parents, qui possèdent un champ de mandarines, avaient placé des tissus jaune et rouge sur leur portail pour dissuader les voleurs. Selon eux, certains n’oseraient pas entrer par peur d’un “zafèr malbar”. Cela peut prêter à sourire, mais c’est assez révélateur de certains imaginaires qui persistent encore.Je pense donc que l’on ne nous connaît pas suffisamment. Mais c’est aussi en partie de notre responsabilité. Peut-être n’avons-nous pas toujours suffisamment expliqué qui nous sommes et ce que nous faisons.Il faut certainement davantage d’ouverture et de partage. Mais je tiens à cette nuance : l’ouverture et le partage ne doivent pas se confondre avec l’exhibition.Paradoxalement, c’est pendant le Covid que les gens ont commencé à mieux nous connaître ici, à Saint-Leu, au Portail. Le temple avait continué à fonctionner et nous avions ouvert une page Facebook afin de diffuser les cérémonies auprès des fidèles. Une deuxième anecdote : un collègue de travail m’a alors dit : “Alain, mais ta religion, elle est belle !”Je lui ai répondu que, lorsque je vois de jeunes garçons et de jeunes filles habillés pour leur communion, ou des musulmans se rendre à la mosquée le vendredi, par exemple, je trouve cela magnifique également. Lorsqu’une personne est portée par sa foi, il y a quelque chose de beau. Je te rassure et confirme : oui, l’hindouisme et la beauté se conjuguent parfaitement !G.G-L : C’est justement ce qui semble guider certaines des initiatives que vous avez prises : l’inauguration de la stèle, les manifestations publiques, mais aussi les vidéos que vous diffusez. Quelle est la fonction de cette communication et à qui s’adresse-t-elle ?A.M : Oui. Au fur et à mesure que nous avançons, je réalise que le travail mené au Portail, qui n’avait initialement d’autre ambition que d’agir dans le cadre de notre association, nous conduit progressivement vers des réflexions plus larges et des initiatives telles que la réunion de demain.Notre communication répond finalement à deux objectifs : mieux nous connaître nous-mêmes et mieux nous faire connaître.C’est aussi le sens de la stèle que nous avons inaugurée le 11 novembre 2025. Nous avons volontairement choisi de l’installer dans l’enceinte du temple. D’une part, l’espace public ne nous appartient pas ; je ne me vois pas demander à une collectivité d’installer une stèle sur son territoire. Si elle souhaite valoriser l’hindouisme de cette manière, c’est son choix, et je m’en réjouirai. D’autre part, elle s’adresse d’abord à nos propres fidèles, parce que nous devons connaître notre histoire et comprendre comment s’est construit l’hindouisme réunionnais.Mais il faut également être capable de mieux expliquer qui nous sommes à la société réunionnaise. L’hindou réunionnais est profondément attaché à ses croyances et à ses traditions, tout en étant pleinement ancré dans ce morceau de France qu’est La Réunion, au cœur de l’océan Indien.L’hindou souhaite préserver ses valeurs, mais aussi prendre toute sa part dans les réflexions et les grands projets de la société réunionnaise. Or nous ne sommes malheureusement pas suffisamment visibles dans ces domaines.Je pense qu’il serait d’ailleurs intéressant que des chercheurs se penchent sur ces questions : d’un côté, la persistance d’une certaine méfiance à l’égard de l’hindouisme et, de l’autre, la question de la représentativité des hindous dans la société réunionnaise.Pour moi, la foi doit être un accélérateur de vie. Elle ne doit jamais constituer un frein à l’émancipation individuelle, et encore moins au bonheur collectif.G.G-L : Vous avez également lancé une série de vidéos consacrées aux rites funéraires. Pourquoi avoir choisi ce sujet ?A.M : Les rites funéraires se sont imposés assez naturellement parce qu’ils concernent, à un moment ou à un autre, toutes les familles. Et nous nous sommes rendu compte qu’ils suscitaient énormément de questions.C’est aussi un sujet particulièrement intéressant parce que les rites funéraires sont, à mon sens, un véritable observatoire des transformations de l’hindouisme réunionnais. On y retrouve à la fois la tradition, la transmission familiale, l’évolution des pratiques, mais aussi les contraintes et les réalités de la société dans laquelle nous vivons.L’objectif de ces émissions n’est surtout pas de dire aux gens ce qu’ils doivent faire. Le but est de donner la parole, de confronter les pratiques et les connaissances, et de permettre à chacun de mieux comprendre et de choisir.Finalement, en parlant de la mort, nous parlons beaucoup de la manière dont l’hindouisme réunionnais vit et évolue.G.G-L : Y a-t-il un tournant dans ces mutations ?A.M : Si l’on cherche un repère historique, je le situerais effectivement entre le milieu des années 1970 et le début des années 1980.Les rites funéraires permettent de l’observer assez facilement, mais le constat pourrait probablement être étendu à d’autres aspects de nos pratiques.Auparavant, nous avions un schéma relativement stable, largement transmis de génération en génération : inhumation, cérémonie du troisième jour, rupture du jeûne autour du huitième jour, puis le “karumathi” au quarantième jour qui venait, en quelque sorte, clôturer le cycle.À partir des années 1970-1980, la société réunionnaise elle-même se transforme. L’amélioration des conditions économiques, le développement des voyages et des échanges avec l’extérieur, ainsi que de nouveaux apports religieux venus notamment de l’Inde et de Maurice, vont progressivement faire évoluer les pratiques.On observe également le développement d’une pratique plus agamique et védique, notamment shivaïte, ainsi qu’une évolution du nombre et du rôle des officiants.Tout cela est venu enrichir l’hindouisme réunionnais, mais a aussi posé une question qui reste très actuelle : comment intégrer ces nouveaux apports tout en préservant ce qui nous a été transmis ?G.G-L : Cela pose-t-il aujourd’hui la question du statut des prêtres ?A.M : Oui, c’est un vrai sujet qui sera sans doute évoqué demain. Le prêtre ne se limite pas à l’office religieux : il joue également un rôle important d’accompagnement et de conseil auprès des familles.Avec l’augmentation du nombre de fidèles et de la demande de services religieux, le nombre d’officiants a considérablement augmenté. Cela pose nécessairement plusieurs questions : qu’est-ce qui définit aujourd’hui un prêtre ? Quelle formation reçoit-il ? Comment accompagner ceux qui souhaitent s’engager dans cette voie ?Nous n’avons pas véritablement d’organisation cléricale structurée. Les parcours sont très différents : certains se forment auprès d’officiants réunionnais ou étrangers, d’autres poursuivent des formations à Maurice ou en Inde.Mais la réflexion ne doit pas se limiter à la formation religieuse. Il faut aussi s’interroger sur l’accompagnement de ces hommes dans leur parcours, leur place dans la société et leur protection sociale. Par exemple, quels dispositifs existent ou seraient à imaginer pour leur assurer une retraite ?Ce sont des questions. Je n’ai pas aujourd’hui la prétention d’en avoir les réponses.G.G-L : Cette connaissance des pratiques est-elle d’autant plus importante que certaines cérémonies se déroulent dans l’espace public ?A.M : Oui. Certaines de nos pratiques nous amènent à investir temporairement l’espace public. C’est notamment le cas de certains rites funéraires qui se déroulent au bord de l’eau, mais également des grandes fêtes religieuses qui peuvent donner lieu à des processions.Or l’occupation de l’espace public répond à des règles administratives précises, qu’il est nécessaire de connaître et de respecter. Cela nous ramène à la question du statut, mais aussi de la responsabilité des officiants et des responsables associatifs.Aujourd’hui, leurs compétences ne peuvent plus se limiter au seul domaine religieux. Ils doivent également disposer d’un minimum de connaissances juridiques et administratives, notamment en matière de sécurité, d’organisation des manifestations et d’occupation de l’espace public.Mais cette responsabilité ne peut pas reposer uniquement sur nos associations. Nous attendons également un accompagnement des collectivités locales et des services de l’État. Il doit y avoir un dialogue permettant à chacun de comprendre à la fois les exigences liées à nos pratiques religieuses et celles qui découlent du respect du cadre légal.C’est aussi de cette manière que nos pratiques pourront continuer à s’inscrire sereinement dans l’espace public et dans le cadre de la République.G.G-L : Vous êtes d’ailleurs assez réservé sur l’expression même de “vivre-ensemble”. Pourquoi ?A.M : J’ai effectivement un peu de mal avec cette notion. Au fond, si l’on ne peut pas vivre avec les autres, comment peut-on vivre ?Ce qui me gêne surtout, c’est que, dans le langage politique notamment, on réduit souvent le “vivre-ensemble” à la coexistence, voire à la cohabitation, entre différentes communautés religieuses.Or les critères qui participent à notre identité sociale sont bien plus nombreux. Ils tiennent à notre quartier, à notre milieu social, à notre genre, à notre orientation sexuelle, à notre situation économique, à notre parcours familial, professionnel, culturel… La religion n’en est qu’une dimension parmi d’autres.Je ne me définis pas uniquement à travers ma foi. Je suis hindou, j’en suis heureux et profondément attaché à cette part de mon identité, mais je suis aussi riche de beaucoup d’autres choses. Cela pose finalement une question fondamentale : celle de notre identité sociale, de la manière dont nous nous définissons, mais aussi de la manière dont les autres nous perçoivent et nous identifient.Il faut parvenir à dépasser cette logique qui consiste à définir d’abord une personne par son appartenance religieuse.Lorsque j’étais enfant, dans la cour de récréation, nous ne nous demandions pas quelles étaient nos croyances lorsque nous partagions un noyau de mangue. Nous étions simplement des enfants heureux ensemble !C’est vers cela que j’aimerais que nous tendions : vers une forme de banalisation du fait religieux. Je suis hindou, et alors ? Tu es chrétien, et alors ? Tu es musulman, et alors ? Tu ne crois en rien, et alors ? Cela ne devrait pas constituer systématiquement le premier élément de différenciation sociale.Et, au fond, je n’invente rien. C’est aussi ce que permet le principe de laïcité : garantir à chacun la liberté de croire ou de ne pas croire, tout en assurant l’égalité de tous quelles que soient nos convictions.Nous sommes avant tout Réunionnais !La foi relève aussi de quelque chose de profondément intime. Elle peut naturellement s’exprimer, se transmettre et participer à la vie collective, mais elle ne doit pas devenir une frontière permanente entre les individus.C’est pourquoi je réfléchis actuellement, avec des amis de tous horizons, à une notion qui me paraît peut-être plus simple et plus juste pour penser ce que nous formons collectivement sur cette île : celle de “Communauté Réunion”.L’idée est finalement assez simple : nous pouvons avoir des histoires, des croyances, des cultures et des parcours différents tout en appartenant à une même communauté humaine et sociale, celle de La Réunion. Nos différences ne disparaissent pas ; elles cessent simplement d’être des frontières…